mercredi, septembre 03, 2014

Bordure assassine, bordure assassinée



Alors que des manifestations sont interdites, que des slogans antisémites se répandent dans les rues, et que certains cherchant à décrédibiliser sur cet autel toute critique à l’égard du régime de M. Netanyahou, il s’est trouvé quelques journalistes (ZDF, The Forward…) pour enquêter sur les prémisses de la campagne de bombardement sur Gaza appelée par les autorités israéliennes « Bordure protectrice ». Les conclusions ont débouché sur un même double constat. Primo, les trois adolescents israéliens kidnappés l’ont été par une famille dissidente liée au Hamas qui les a exécutés au lendemain de leur enlèvement. Secundo, bien que les autorités israéliennes ont été au courant de cette exécution quasiment en direct, elles ont tu l’information, envoyant la mère d’un des garçons à Genève pour implorer son retour devant la Commission des droits de l’homme des Nations Unies, alors qu’elles massaient des troupes blindées aux abords de la bande de Gaza en faisant croire au peuple israélien et au monde, que l’opération militaire allait avoir pour but d’aller les libérer.
Ce besoin de falsifier le réel pour justifier leurs crimes a toujours été l’apanage des fascistes, de droite comme de gauche, religieux ou laïques, mais dans le cas du conflit israélo-palestinien, il témoigne d’un retournement d’alliances qui remonte à l’assassinat d’Itzhak Rabin par un jeune militant fasciste israélien en novembre 1995. Rabin fut celui qui avait tendu la main aux Palestiniens à Oslo, persuadé que seul un accord de paix fondé sur une reconnaissance mutuelle pouvait déboucher sur une issue pour son pays. Dans les semaines qui suivirent, une campagne pour élire son successeur mit aux prises M. Peres, défenseur des accords d’Oslo, et M. Netanyahou, qui leur était farouchement hostile. Le Hamas et le Djihad islamique, non moins farouches adversaires du traité de paix, multiplièrent les attentats suicide, et pesèrent ainsi de façon décisive sur un scrutin remporté par M. Netanyahou de quelques milliers de voix. Réciproquement, en 2006, alors que le Hamas avait gagné les élections législatives et municipales dans la bande de Gaza, l’Autorité palestinienne demanda aux Israéliens l’autorisation d’y envoyer des forces de police supplémentaires afin d’éviter que se produise ce à quoi chacun s’attendait à savoir que le Hamas s’empare du pouvoir par la force. Les autorités israéliennes opposèrent un refus et les représentants de l’Autorité palestinienne dans la bande de Gaza furent liquidés.
Au–delà de la controverse territoriale et des blessures tout aussi réelles d’un conflit soixantenaire, la guerre entre Palestiniens et Israéliens relève donc aujourd’hui davantage d’un conflit entre pacifistes et bellicistes des deux camps. Évidemment, dans ce genre d’opposition, les armes sont inégales, et il n’y a rien d’étonnant à voir les bellicistes des deux camps aujourd’hui triompher. Mais alors que les Palestiniens n’ont plus de forces armées que sous la forme de groupuscules terroristes, le gouvernement israélien peut se gargariser d’avoir accompli son but ultime : ne plus avoir de forces armées avec qui négocier la paix.
Pour autant, il serait naïf de croire que cette prouesse rhétorique marque un fait réellement nouveau dans le conflit. Elle n’est que l’aboutissement d’une logique menée au début des années 2000, alors que fraîchement élu Premier ministre, M. Ehud Barak avait exigé et obtenu du président américain, Bill Clinton, qu’il convoque une conférence de paix à Camp David, où l’échec des négociations fut entièrement rejeté sur les Palestiniens accusés d’avoir rejeté « l’offre généreuse » des Israéliens. En l’occurrence, si les historiens ont fait un sort aux polémiques sur ces négociations à propos desquelles, si ce n’est de méthode, Yasser Arafat ne reçut aucune critique d’aucun leader palestinien, ce qui frappe c’est le passage d’une négociation bipartite à un monologue. Les Palestiniens étaient à ce point effacés de la carte du monde que leur propre opinion sur le destin de ce qui devait constituer leur pays semblait superflue tant aux Israéliens qu’aux Américains qui inaugurèrent pour le coup un nouveau positionnement de soutien indéfectible aux bellicistes israéliens. Presque quinze ans plus tard, force est de constater que la position des autorités israéliennes a franchi un pas de plus dans la haine de l’autre et repose désormais sur une double articulation qui exige des Palestiniens qu’ils reconnaissent le « caractère juif » de l’État d’Israël (concept aussi fumeux que dénué de la moindre consistance juridique) tout en continuant à coloniser les terres palestiniennes qu’ils qualifient de « disputées ». Autrement dit, Israël revendique le droit d’étendre son territoire national jusqu’où bon lui semble, tout en attendant des Palestiniens, expulsés ou non, qu’ils reconnaissent le « caractère juif » des maisons et des villages qu’ils occupaient, pour certains quelques semaines plus tôt, voire dont ils seraient expulsés quelques semaines plus tard !
Parmi les critiques qui ont pu, un temps au moins, s’adresser à la politique ubuesque de l’État hébreu, la plus sensible et la plus polémique fut celle énoncée par Jean-Luc Godard dans son JLG/JLG, Autoportrait de décembre dans lequel il accusa hégélienement les Israéliens d’avoir retourné contre le peuple palestinien la terreur du judéocide nazi. Or, sur ce plan, deux types d’arguments sont opposables. D’une part, le Proche-Orient abritant plus de journalistes envoyés spéciaux que tout le continent africain, il n’est pas déraisonnable de supposer que, si quoique ce soit s’approchant d’une répétition d’Auschwitz s’y produisait, nous aurions fini par le savoir. D’autre part le judéocide nazi peut difficilement se concevoir comme retournable hégélienement en ce que, précisément, il n’a pas consisté pour les rouges à aller chez les verts pour prendre leurs richesses ou leurs territoires, mais en l’effacement d’un « peuple » et d’une « culture » où les guillemets ne font que signaler l’incompétence fondamentale dans laquelle les Nazis se sont trouvés pour définir l’objet de leur haine. Mais d’un effacement qui se produisit sans sépulture, sans corps, sans registres, sans restes, comme un supposé point zéro d’une histoire nouvelle et sans racines. Si retournement hégélien il y a, c’est bien plutôt de l’antisémitisme européen, judéocide nazi exclu. La tradition antisémite européenne considérait en gros le judaïsme comme l’envers pourri de l’identité européenne, dont la Grèce aurait été le versant noble parce qu’universalisable donc christianisable. Cela justifiait à intervalles réguliers pogromes et autres massacres en tout genre qui avaient le double avantage de nous permettre une purification imaginaire tout en s’en prenant à une religion dont le caractère pacifiste éprouvé garantissait une quasi-impunité. Dès lors, comment ne pas voir dans l’aspiration des juifs d’Israël celle de s’élever au rang d’Européens à part entière, d’Européens d’égale dignité à tous les autres Européens ? Que cette ambition culmine aujourd’hui en la répétition de la part la plus criminelle de l’identité européenne, qui consiste en l’affirmation d’un droit à la domination de peuplades supposées arriérées, c’est-à-dire en langage châtié, sous-développées, dont les reportages fantasmant « le dressage » des enfants palestiniens censés aller se faire exploser dans les bus israéliens ne sont que la part la plus visible, n’a finalement rien de glorieux pour l’Europe. Mais cela ne constitue qu’un symptôme de plus de la situation de crise profonde dans laquelle se trouve Israël depuis vingt ans.


L’assassinat d’Itzhak Rabin ne fut pas en effet un acte isolé dans l’histoire du pays. Il représente l’émergence de cette jeune nation au rang des pays autonomes qui ont accès à la pulsion de mort. C’est-à-dire à cette pulsion de destruction et d’autodestruction qui vise en fait à totaliser l’ordre symbolique dans l’imaginaire en anéantissant la limite de soi à l’autre. Le fantasme des dirigeants israéliens se trouve de fait confronté à une double impasse. Ou bien faire la paix avec les Palestiniens au risque de devoir assumer le fait d’être entièrement entourés d’Arabes avec lesquels il faudra bien aussi faire la paix ce qui contredira de facto leur rêve européen, ou bien gagner la guerre et gagner leur dignité de peuple « européen » dominant ayant triomphé d’une « peuplade inférieure », ce dont peu de ministres ouvertement racistes de l’actuelle administration Netanyahou s’inquiéteraient, mais qui ne leur épargnerait pas de devoir faire la paix avec des voisins toujours aussi arabes.
En termes pratiques, un minimum de courage politique qui unirait nos dirigeants européens et américains pour publier un communiqué indiquant aux Israéliens que s’ils ne mettent pas fin à toute activité colonisatrice dans les trois semaines, nous cesserions d’entretenir des relations commerciales avec eux, suffirait pour la faire cesser dans les trois minutes. De même, quelles que soient les falsifications de l’administration Netanyahou quant à la réalité à Gaza, le simple envoi de casques bleus de l’ONU suffirait à mettre au pas la Hamas et garantir l’arrêt des tirs de roquettes sur Israël. Mais même ce dernier ne recevra jamais l’accord de l’administration israélienne actuelle, qui pourrait craindre de se voir imposer le même sort en Cis-Jordanie, en même temps qu’il acterait de fait l’existence du peuple palestinien. C’est que parler ici de génocide relève du plus lourd des contresens. L’ambition des bombardements sur Gaza, dont on peut regretter que les chaînes de télévision nous aient privés des analyses expertes de quelques militaires de métier, ne consiste nullement en l’anéantissement d’un peuple tout entier, chacun de ses membres un par un, mais au contraire en l’indifférenciation des Palestiniens selon qu’ils vivent ou qu’ils sont morts.
Si notre toute jeune Europe a eu jusqu’ici une attitude aussi pusillanime, c’est que, ici aussi, nous avons fini par condescendre à l’ethnocentrisme et à conclure que cette guerre était celle d’un « eux » contre « nous ». Où nous commençons peut-être à nous reconnaître juifs aussi, à reconnaître que le judaïsme comme la Grèce sont au cœur de notre culture et de notre identité européenne, voire qui sait un jour, à pouvoir le dire, mais on en est encore loin !
Quant à l’Amérique de M. Obama, premier Wasp marrane à avoir conquis la Maison blanche, lorsque Oussama Ben Laden fut débusqué par les services secrets américains et qu’il s’est agi de préparer sa mise hors d’état de nuire, le nom de code qui fut choisi pour l’opération des forces spéciales américaines ne devrait guère, lui non plus, soulever l’enthousiasme côté palestinien : Opération Geronimo.

© François GÉRALD

Cet article a été refusé par Le Monde, Libération, Le Monde Diplomatique, Le Nouvel Observateur, Politis…

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