jeudi, février 07, 2013

Du mariage, et de l’imaginaire




T.J. Lowther, Philip dans Un monde parfait de Clint Eastwood, 1993.

Les jeunes filles en fleur qui rêvaient d’épouser un prince charmant ont du souci à se faire. Car si le débat actuel sur l’ouverture du mariage aux couples de même sexe est non seulement légitime, mais devrait rendre jaloux certains de nos voisins, le moins qu’on puisse dire est qu’il a enterré corps et biens toute la mythologie de cette institution. De fait sont soudain étalées au grand jour, des conceptions qui témoignent d’un premier paradoxe qui voit les plus ouvertement homophobes des intégristes, et donc supposément les plus harcore des opposants à la réforme, ouvertement contredits par tous ceux sans qui personne n’aurait songé à les extraire de leurs macérations de haines recuites. Certains y incluent la filiation comme coextensive du contrat, d’autres le posent comme intrinsèquement voire « naturellement » hétérosexuel, alors que les homosexuels réclament son ouverture à leurs couples au nom d’un « droit » et d’un principe républicain « d’égalité ». De fait, en ces lendemains du dimanche 13 janvier 2013, il est assuré, pour qui pouvait en douter, que le mariage a fini de conquérir ses galons dans l’ordre de la diversité.

D’un point de vue plus critique cependant, le mariage consiste aujourd’hui plus en une persistance archaïque à base de fantasmes de conjugalité, énonçant des devoirs d’assistance mutuelle et de fidélité qui ne font même plus rire dans les prétoires. Son principe juridique déploie en fait en une tentative d’écriture du désir, transférant la possession dont il se meut, en un droit de propriété sur l’autre. De fait, en pratique, le mariage n’est plus aujourd’hui qu’un cadre juridique creux légiférant sur des semblants. Certains y trouvent un appui pour stabiliser leur couple, après tout pourquoi pas ?

Pourtant, avant même d’aller plus avant dans l’analyse de cette revendication d’un mariage homosexuel, il est nécessaire de se demander, sinon de quoi homosexuel serait le nom, s’il en est vraiment un, de nom. Car depuis Freud et Lacan on sait combien l’être de langage vit dans la division. En pratique, cela signifie que le plus gay des folles du Marais et le plus hétéro des hétéros du Salon de l’Auto ont en commun une profonde bisexualité qui demeure toujours là. C’est, il est bon de le rappeler, ce qui fonde l’homophobie : l’incapacité de certains à accepter leurs propres tendances homosexuelles. Certes on peut, à un âge plus ou moins avancé, se dire ou se définir comme homo ou hétérosexuel, mais que cela puisse instituer une catégorie juridiquement stable ne tient pas à l’épreuve des faits. C’est du coup, tout un pan de la critique familialiste qui s’écroule. Au risque d’en choquer certains, il convient de réaffirmer que la première des valeurs familiales consiste à poser que ce qui se passe dans la chambre des parents une fois les volets tirés, ne concerne en rien les enfants. Sinon on est dans l’inceste.

En termes historiques, il faudrait également rappeler que l’homosexualité sort à peine de siècles de réprobation et de persécutions, et que ce n’est que depuis l’instauration du Pacs en 1999 que les couples de même sexe ont droit de citer dans la loi française à un titre autre que celui de la délinquance. En outre, l’homophobie, qui, jusqu’à l’élection de François Mitterrand, était une institution d’État, ne s’est jamais limitée à un jugement moral sur les pratiques homosexuelles, mais a toujours présenté l’homosexualité comme une déviation par rapport à une norme, l’hétérosexualité, symbolisée par une institution, le mariage.

Voir dès lors, à peine trente ans plus tard, des homosexuels revendiquer cette norme à leur usage n’est pas sans éveiller quelque sentiment de suspicion. Là où le Pacs avait le mérite d’inscrire en toutes lettres dans la loi que l’homosexualité existe, ce qui en soit me paraît autrement plus décisif que la nature de cette union, on en voit donc certains se plaindre d’être exclus de l’institution même qui symbolisait et dès lors justifiait, au moins partiellement, leurs persécutions. Il est manifestement des mémoires moins sélectives. Car de là à supposer que ce soit une identification à l’agresseur qui motive cette demande, qui serait dans ce cas une pure demande d’amnésie, il n’y a qu’un pas sur lequel il faudrait aussi pouvoir s’interroger. Il suffit de constater combien certains homosexuels revendiquent haut et fort une vision de l’homosexualité comme nécessairement transgressive pour comprendre combien, au-delà de la subversion du désir, la lutte contre l’homophobie est, là aussi contrairement à certaines idées reçues, loin d’avoir rempli son rôle. Qu’à l’heure où l’on commence à jaser sur un « lobby gay » dans l’entourage de Mme Lepen, le quotient de tout cela soit la symbolisation de cette revendication sous l’étendard d’un aussi improbable qu’ironique « mariage pour tous » n’en est pas moins affligeant.

Pour autant, la contractualisation de l’amour entre deux hommes ou deux femmes pose-t-elle problème ? Non, mais encore faudrait-il dire laquelle. Au-delà des critiques, que je viens de formuler sur le mariage, n’y a-t-il aucune ressource chez les homosexuels pour positivement créer un cadre législatif innovant, c’est-à-dire relevant d’un usage un peu plus effectif ? Et qui, le cas échéant pourrait, par un salutaire retournement, susciter l’envie, voire la jalousie des hétéros ? Il ne semble pas. Reste donc la question de l’ouverture du mariage aux homosexuels, qui en tant qu’union, ne me paraît soulever aucune objection recevable, c’est-à-dire ne relevant pas d’un déni de l’égalité en valeur entre homo et hétérosexualité.

Peut-on alors, d’une égalité en valeur, passer à une égalité générale ? Les différences de pratiques entre couples homos et hétéros qui me sont rapportées sont difficilement crédibles, car frappées d’une inégalité foncière, celle de l’homophobie. Que les unions homosexuelles soient plutôt moins stables que les hétéros est peut-être vrai, il n’y a pas d’études rigoureuses sur le sujet, mais cela ne peut être pris en compte sérieusement étant donné l’homophobie qui instaure un facteur d’instabilité sociale réel des homosexuels qu’ils soient en couple ou pas. Dès lors s’attendre à des études anthropologiquement fiables avant de nombreuses années voire plusieurs décennies me paraît illusoire.

Pour ce qui est de la filiation proprement dite, il convient en premier lieu de rappeler à ceux qui affectent de l’ignorer, que les homosexuels ont toujours fait des enfants. Mais ils devaient se cacher. Non pas pour faire des enfants, mais cacher leur homosexualité. C’était l’homosexualité qui était taboue, pas le fait qu’ils fissent des enfants, qui leur était d’ailleurs brandi à l’occasion comme l’étendard d’une impossible « normalisation ». Mais à voir un terme tel qu’homoparentalité prospérer dans les médias, on en vient à se demander si, à défaut de leçons de choses correctement administrées, ce ne serait pas le sens des mots qui ferait défaut.


Le critique de cinéma, Serge Daney, notait peu avant sa mort, en 1991, l’émergence d’une figure inédite, celle du parent d’élève. Figure pompière parmi d’autres de l’époque actuelle, qui n’en manque hélas guère, le parent d’élève vit dans la certitude que seul son désir peut, transbahuté dans son enfant, l’animer des forces de la vie. On en constate les méfaits chaque jour dans les écoles et les lycées, où ils s’indignent du peu de devoirs donnés à leurs mouflets. Que les parents fantasment sur leurs enfants est non-négociable. Il n’en demeure pas moins que les enfants, même avant qu’ils n’accèdent à la parole, sont des êtres parlants qui pensent et perçoivent indépendamment de leurs parents. Donc pour les parents, doit aussi venir un temps pour comprendre qu’entre leurs fantasmes et la réalité de l’enfant il va y avoir un écart. Écart du désir propre de l’enfant, écart du réel de leur éducation dont les ratés peuvent aussi se montrer enseignants.

Pour les couples de même sexe, le fantasme d’enfanter n’est bien sûr ni plus ni moins légitime que pour les couples de sexes opposés. Mais il y a un réel de l’homosexualité qui veut que quand deux hommes ou deux femmes font l’amour, et l’amour avec un aussi grand A que chez les hétéros, cela ne donne pas d’enfants. Dès lors autoriser la filiation pour les couples homosexuels, en tant que couples homosexuels, reviendrait à légitimer par la loi ce qui n’est qu’un fantasme barré par un impossible. Comme si soudain, l’imaginaire ou le fantasme des parents homosexuels devait prévaloir sur la réalité de l’enfant.

La révolution soixante-huitarde s’est voulue forte de redonner la parole aux enfants, voire ce qui est très critiqué aujourd’hui, de placer l’enfant au centre du système éducatif. C’est à une bien étrange revanche à laquelle on assiste aujourd’hui, qui voit des parents professionnels réclamer ces « droits-à ». On aimerait leur conseiller de demander à ceux qui, homos ou hétéros, ont déjà des enfants pour qu’ils leur en disent un peu plus sur ce « droit-à ». Mais pour ce qui est des discours qui réclament la concaténation de l’imaginaire dans le réel, c’est-à-dire un droit à sa transitivité, il faudrait quand même rappeler que ce sont les discours qu’on retrouve habituellement chez les dictateurs et les psychosés. Et qu’ils sont, selon moi, d’une très grande violence sur les enfants.


© François GÉRALD

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