mardi, décembre 20, 2011

Sévices minimums, médias maximums

Usine Renault de Douai



Répondant à un journaliste qui l’interrogeait sur la question du changement, le psychanalyste Serge Leclaire expliqua un jour combien ce concept lui semblait nourri d’ambiguïtés. « On voudrait que ça change, mais la plupart du temps, c’est surtout des réaménagements que l’on souhaite, que ça change un peu pour qu’on puisse continuer comme avant dans un ordre un peu modifié. »

Appliqué au concept de rupture, on pourrait s’interroger sur ce qui, dans le discours du président de la République récemment élu, ne relèverait pas, là aussi, du discours dénégatif. Certes les commentaires journalistiques se sont pour la plupart bornés à prendre à la lettre le discours sarkozyen, omettant au passage de rappeler que l’homme avait, sa vie durant, déployé une belle énergie à incarner tous les stigmates, voire les conformismes, de la bourgeoisie traditionnelle française, mais ce qui frappa le plus dans cette élection qui mobilisa comme rarement, fut l’émergence d’une rupture entre le discours médiatique et le réel.

Quelques semaines après, on en vient presque à se demander en simplifiant un peu si cette élection n’aurait pas vu s’affronter deux plans marketing (voire plus, Bayrou...), le sarkozyen triomphant du royaliste. D’aucuns y verraient le énième signe de la décadence du pays et l’ultime preuve de la perte des « vraies valeurs », mais il faudrait pouvoir leur répondre que le marketing politique, qu’il soit pensé et organisé comme tel ou non, ne date pas d’hier et que le Politburo de Leonid Brejnev télégraphiant à l’agence TASS l’invasion de l’Afghanistan relève, certes à minima, aussi de la politique spectacle.

Non ce qui frappe aujourd’hui, c’est que le Pouvoir semble s’être autonomisé du politique. Les émissions politiques télévisées ne se privent pas de nous décrypter les divers plans médias des uns et des autres souvent même avec une certaine intelligence, mais cette appétence pour les « offs de campagne » et autres coulisses du comment ça marche, si elles participent de cet engouement tout protestant pour la libération de la vérité et par là même à sa forclusion en droit, ne vise en fait qu’à renforcer cette autonomisation du Pouvoir.

On ausculte les prises de positions qui sont devenues des bastides comme sur un champ de bataille, on discute stratégie en faisant finalement abstraction du fait que les enjeux sont graves, incertains, complexes, et on emballe le tout dans des abstractions vaguement cosmétiques qui n’engagent personne. Comme si au fond, le réel avait cessé d’être une catégorie pertinente, car trop bornant pour notre imaginaire.

Dans un pays qui compte plus de deux millions de chômeurs, 1.25 million de Rmistes et plus de deux millions de travailleurs à temps partiel contraint, qu’un candidat prenne comme slogan « travailler plus pour gagner plus » aurait pu relever d’une fâcheuse provocation. Mais il n’en fut rien. Comme si au fond le débat se concentrant sur des enjeux de pouvoir exclusifs, les mots, les discours avaient perdu leur effet de vérité. Comme si devant le clivage politique ne pouvaient subsister comme forme d’expression qu’un journalisme de droite et un journalisme de gauche ; opinions et faits ayant soudain acquis une capacité de transmutation selon les lieux de discours.

Rappeler par exemple que partout où l’économie dite libérale, c’est-à-dire d’inspiration néoclassique, a été mise en place depuis trente ans, le travail y a été systématiquement réduit au rang de variable unique et exclusive d’ajustement des crises du capitalisme aurait peut-être permis à nos conservateurs de se payer un moment de vérité quand aux fondements théoriques de leurs discours. Que ce modèle ait conduit l’essentiel des économies sud-américaines au bord de la banqueroute aurait sans doute été instructif pour des libéraux qui conspuent les 35 heures alors que certains de leurs éminents collègues d’outre-Atlantique nous expliquent sans rire que l’économie mondiale n’aura d’ici peu plus besoin que de 20% de la population mondiale pour tourner. Mais là encore, les débats sinon d’experts toujours bienvenus dans les médias quand il s’agit de mettre en scène la réserve d’un savoir disponible pour nos questions les plus ingénues, mais de non idiots n’avaient que peu de chances de se tenir face à des dispositifs de clochemerlisation de l’autre où le citoyen était censé mimer l’égalité de compétence avec les politiques.

Dans ce genre de simulacres l’enjeu est bien sûr de renverser la charge de la preuve ; ce n’est plus à l’ignorant de montrer qu’il peut se placer à l’endroit d’où l’on aperçoit un problème, c’est au savant de cacher les lieux d’où l’ignorant pourrait entre apercevoir qu’il n’a pas tout compris sous peine d’obérer sérieusement son image de proximité.

La réforme visant à instaurer un service minimum dans les services publics de transport s’inscrit donc dans un contexte où les discours ont perdu de leur effet de vérité car réduits par leurs opposants à des effets d’opposition. Que tous les régimes d’inspiration Reagano-thatchérienne aient partout dans le monde déployé des législations entravant très sérieusement le droit de grève, n’est donc plus un élément du débat, mais une opinion que l’on qualifiera volontiers de syndicale, voire syndicaliste et corporatiste, et tant qu’on y est d’archaïque. Pourtant, une récente étude de TNS-Sofres s’intéressant aux rapports que les Français entretiennent avec les syndicats comportait une toute petite question qui resta très peu commentée et qu’on imagine presque après coup avoir suscité quelques regrets chez ceux qui la posèrent.

S’adressant aux Français non-syndiqués, soit 92% de la population active, le sondage demandait les raisons de ce choix. Trente-cinq pour cent des sondés répondirent : « par peur des représailles patronales ». Cela en dit long sur la réalité du marché du travail en France et sur les ambitions réelles du Medef et de la droite dans cette affaire – pas besoin d’aller beaucoup plus loin : aucuns de leurs hiérarques ne commenteront ces chiffres. Mais le plus effarant dans cette affaire qui n’a il est vrai rien de comique fut sans conteste de voir les élus et autres ministres UMP argumenter sur le sujet. Car ce sont les mêmes qui depuis des décennies conspuent le service public qualifié tour à tour d’inefficace, dispendieux, antiéconomique qui reviennent cette fois-ci à l’abreuvoir marxiste.

Les mêmes qui nous expliquaient –encore- hier et nous expliqueront –encore- demain que, non, le travail n’est pas un fait social, concept marxiste donc « archaïque », mais un bien qui s’échange comme les pommes, les poires et les scoubidous sur un marché doté d’une courbe d’offre et d’une courbe de demande, sur lesquelles l’état ne doit absolument pas intervenir –par exemple en créant un SMIC, horreur absolue !- semblent soudain découvrir que le travail des salariés des entreprises publiques de transport a une utilité sociale ! On devrait pouvoir leur faire visiter une usine de fabrication des Pokemons qui, quoiqu’ils en pensent, a aussi une utilité sociale, et en poussant le bouchon jusqu’au bout : Nikos Alliagas et Benjamin Castaldi n’ont-ils pas eux aussi une utilité sociale ? Si on adopte un point de vue réellement marxiste ? Évidemment le fait que les entreprises publiques soient le fer de lance d’une certaine résistance syndicale au patronat tout-puissant n’est pas indifférent dans les revendications de la droite et du Medef, mais les mêmes qui plastronnaient hier sur la nécessité de privatiser à tour de bras clamant à qui voulait les entendre que ce n’était pas le problème du gouvernement, puisque le problème c’était le gouvernement, se voient aujourd’hui confrontés à une autre réalité celle de la stalinisation du travail capitaliste.

À grands renforts de « culture d’entreprise » celle-ci a acté l’idéologisation du travail le long des nécessités du respect de la voie hiérarchique. L’économie capitaliste de production est devenue une usine à conformisme où quiconque est payé pour savoir ce qu’il en coûte de l’ouvrir. On pourra toujours dire que ce n’est qu’un retour de bâton après les excès inverses de 68, sauf que vient un temps où la chape de plomb que le patronat fait régner sur le travail n’est plus seulement un sujet de réconfort pour le Medef mais un frein à toute créativité à toute inventivité, bref à toute possibilité de croissance.

Et le quotient de tout cela est une vision bien singulière de l’économie fondée sur des entreprises privées s’autorisant d’une personnalité politique de plein droit face à laquelle le personnel politique réel c’est-à-dire démocratiquement élu est pour le moins désemparé. On imagine les mêmes élus nous expliquant que les grévistes de Michelin en empêchant les Français de s’approvisionner en pneus « prennent en otage ceux qui veulent vraiment travailler », et partant interdisant toute grève au nom de la réalité sociale de toute forme de travail. Il n’est pas sûr que la France soit prête pour un tel saut dans l’hypocrisie néolibérale, mais il ne faut jurer de rien tant le décalage entre les discours publics et le réel semble grand aujourd’hui.

On a beaucoup glosé sur les vacances du président de la République à Malte dans les jours qui suivirent son élection. Certains n’hésitèrent pas à les affubler d’un qualificatif « beauf » qui en dit long sur la nécessité où ils sont de trouver des masses sur qui régner pour mieux s’exempter de leur propre ethnocentrisme. On pourrait ouvrir un débat sur la question de savoir ce qu’est un beauf –ou un Bobo pour les lecteurs du Figaro- mais tout ce qu’on y trouverait c’est la certitude que le bon goût est quelque chose qui ne se partage pas… et surtout pas avec ceux qui ne pensent pas comme vous.

On s’est moins arrêté sur le contexte des maltaises vacances du Président. En particulier sur la façon qu’eut le candidat d’alors de les présenter. Après son élection nous disait-il, il se retirerait quelques jours, loin des médias et de la pression de la campagne pour recharger ses batteries. Certains allèrent jusqu’à imaginer l’édile neuilléen retranché dans un improbable monastère, titillés qu’ils furent par la pose sarkozyenne conclue comme un pic culminant sur l’océan de la sincérité : « Ce sera mon ascèse. » 
Darladirladada.


Automne 2007.


© François GÉRALD

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