jeudi, février 15, 2007

Sarkozysmes

Sarkozy 1.68m Bush : 1.83m Photoshop CS2 : 1075 €

















Parmi les clichés éculés qui émaillent le paysage politique français, celui de la « domination des valeurs de Mai 1968 » est devenu un rituel auquel la presse conservatrice n’omet que rarement de donner crédit. Récemment encore un journaliste de télévision, dans un ouvrage supposément polémique, demandait avec ou sans naïveté si on pouvait encore se dire de droite sans honte aujourd’hui. Curieusement, à jeter un œil aux programmes hertziens de notre pauvre télévision, reflet étique mais sincère de certaines des valeurs de la France contemporaine, on est frappé par ce qui, du gauchisme à tous crins d’alors, pourrait, ne serait-ce que vaguement, faire figure de vestige.
Pourtant, à assister aux célébrations d’investiture du candidat de l’UMP, je fus soudain saisi d’un doute : qu’en aurait-il été si les valeurs de mai 1968 n’avaient confiné la droite dans cet état de terreur catatonique où elle se plaint volontiers d’avoir été confinée. Mon vieux labrador, Alain Delon jr, se laissait même emporter : « Allez ! Forza Nicolas ! Vivement qu’il arrive, qu’il fasse le ménage et qu’il nous débarrasse de toutes ces caricatures de petits bourgeois arrivistes en mocassins de Neuilly-sur-Seine ».
Certes, on objectera avec quelque raison que le pedigree socioculturel de tel ou tel ne saurait faire obstacle à sa participation au débat politique ; mais même si la droite hésite rarement à manier ce genre d’arguments – contre les « bobos qui font du vélo » par exemple – c’est précisément au niveau politique que la candidature du ministre de l’Intérieur vient s’échouer comme une tentative essentiellement plastique.

« J’aime la politique » a coutume de rappeler l’édile neuilléen, non sans trahir son appétence pour les joutes oratoires d’avocats. Sauf que la politique, la vraie, pour peu qu’on ait, ne serait-ce que vaguement, renoncé aux idéaux superstructurants, consiste essentiellement à se colleter des problèmes insolubles, ou en tout cas dont les solutions ne sont que rarement raccords avec le genre d’idéal publicitaire où aime à se confondre le ministre. La politique, pour M. Sarkozy, c’est d’abord le Pouvoir avec un grand P. Pouvoir d’agir, convenons-en, d’éliminer ses adversaires essentiellement, de promouvoir sa petite personne la plupart du temps ; autant d’entreprises que le ministre a coutume de ponctuer d’un désormais célèbre « Je l’ (les) ai niqué(s). » Il y va aussi d’un certain pragmatisme qu’on ne saurait critiquer en soi si ce n’est qu’il n’hésite pas à dénier le réel pour mieux endosser l’efficacité des victoires les plus douteuses.

La question de la prostitution qui envahissait les boulevards extérieurs parisiens et intérieurs de nombres de villes du pays en est la plus parfaite illustration. La loi, qui, jusque-là, réprimait le « racolage actif », permettait de fait à la prostitution de s’établir à peu près n’importe où. Pourtant, face à un problème dont la complexité est patente à plus d’un titre, le ministre choisit la solution de facilité consistant à résoudre non pas le problème mais son « avoir l’air ». Concrètement, cela revint à redonner aux policiers le pouvoir de faire le ménage dans les rues en pénalisant le « racolage passif ». Le problème est que l’application de la loi reste le fait du Prince et que si, dans les textes, le racolage passif est prohibé, dans les faits il est soumis au bon vouloir des autorités, qu’en droit, en poussant le bouchon un peu loin j’en conviens, on pourrait tenir pour complices de tous les proxénètes du pavé. La différence entre la rue Saint-Denis et les boulevards des maréchaux réside en ce que l’application à géométrie variable de la loi est « favorable » à la première pas aux seconds. Qui peut nier que la prostitution est un vrai problème ? Qui peut nier que la capacité d’action des politiques pose en soi un vrai problème dans la perception que les citoyens en ont ? Ici la volonté pragmatique de M. Sarkozy est claire et, en soi, appellerai presque qu’on soulevât son chapeau. Sauf qu’en l’occurrence, le problème réglé n’est pas celui posé, éminemment complexe, et qu’on peut se demander ce qu’il en est d’une société qui refuse de prohiber la prostitution tout en admettant que son spectacle est intolérable. Le pragmatisme sarkozyen apparaît dés lors plus comme une posture d’idéologie de la réussite où l’imaginaire se veut roi et où le réel, c'est-à-dire l’impossible, est purement et simplement nié. La politique du Pouvoir de l’exécutif se double ici d’une apologie de l’hypocrisie bourgeoise où la fin du principe d’égalité des citoyens devant la loi fait presque figure de détail déplaisant.
Mais il est un autre domaine où le déni du réel de la communication sarkozyenne fut pris dans le vif, c’est celui qui l’opposa aux juges du tribunal pour enfants de Bobigny. Au départ, il y eut un rapport du préfet de police de Seine-Saint-Denis dénonçant les carences de la politique de sécurité dans son département. Policiers peu formés, sous encadrés et massivement inexpérimentés expliquaient une hausse de la peur et une dégradation significative de la sécurité que traduisait une hausse sensible des violences aux personnes. Là encore, il est certaines réalités qu’on ne peut raisonnablement imputer à un seul homme. Le fait que les fonctionnaires de police choisissent massivement des destinations plus paisibles que le 93, aussitôt qu’ils ont acquis un peu d’expérience est un fait qui se retrouve dans tous les corps de métier de la fonction publique. Mais face à un problème qui opposait résistance à son bagout légendaire, l’homme, n’écoutant que sa conscience, choisit de dénoncer les juges du tribunal de Bobigny qui avaient, selon lui, « démissionné pour des raisons idéologiques. » La précision est croustillante, car ce qu’on y lit, c’est qu’après pratiquement cinq ans d’administration Sarkozyenne du ministère de l’Intérieur, les problèmes d’insécurité dans le 93 étaient dus… à la gauche. Les mêmes qui arguent volontiers de la nécessité de la responsabilité individuelle quand il s’agit de supprimer les aides sociales pour les plus démunis, se trouvent finalement forts dépourvus lorsque il s’agit de faire œuvre de solitude face au réel.

On se souvient qu’en 2002, les médias télévisés, ses amis de TF1 en tête, avaient fait gorge chaude du « niveau intolérable » auquel la criminalité aurait accédé sous l’administration Jospin. A l’époque certains médias n’hésitaient pas à proclamer que le niveau « réel » de l’insécurité était largement sous-estimé par les chiffres officiels et que, notamment, certaines cités populaires de la banlieue parisienne étaient devenues de véritables zones de « non droit ». Or aujourd’hui que le ministre plastronne devant des statistiques qui proclament pour certaines catégories d’infractions des taux d’élucidation de 108 % ou 112 %, il semble bien que les médias aient tout bonnement renoncé à leur dada d’il y cinq ans. On se demande pourquoi, car s’il y avait sur les 100 ou 200 cités à problèmes, ne serait-ce qu’une seule où la peur avait disparu, il ne devrait pas être difficile d’aller y enquêter. Ne serait-ce que politiquement, quoiqu’on pense de l’action de M. Sarkozy, il y aurait là matière à reconnaître objectivement une réussite et en tirer peut-être des enseignements au-delà des clivages politiques. Mais ce serait alors poser la question de la politique de la sécurité de façon beaucoup trop pragmatique et d’accéder à cette crue réalité qui fait que les problèmes de délinquance dans telle cité n’ont aucune raison d’avoir quoique ce soit en commun avec ceux de telle autre. C'est-à-dire que la délinquance est, dans sa nature même, un acte politique d’exception à la loi dont la véritable nature est clairement fasciste. Pendant les émeutes de novembre 2005, M. Sarkozy n’hésita pas à prétendre contre toutes les évidences qu’il s’agissait là d’une réaction à sa politique répressive des bandes des cités sensibles. Comme si, au fond, la politique de lutte contre la délinquance ne pouvait qu’entraîner des réponses visibles de la part des délinquants. On est évidemment abasourdis par ce genre de raisonnement, mais il témoigne de fait de la parfaite harmonie qui règne entre M. Sarkozy et les média. Car si le délire sécuritaire de 2002 a bien sûr bénéficié d’un engouement politique certain de la part de média conservateurs comme TF1, on ne peut faire abstraction du soutien qu’il reçut de l’ensemble des média français. Depuis vingt ans, ceux-ci ont en effet été pris d’assaut par les spécialistes du marketing qui, à quelques exceptions prés, y font la loi sans partage. Or pour cette petite minorité de publicitaires, le savoir dont ils s’autorisent porte sur la demande sociale, et c’est à ce titre qu’ils y fondent la nécessité de réduire toute question de communication à une stricte évaluation en termes d’offre et de demande. La demande étant par définition conservatrice – un cinéphile qui a une idée de cinéma originale s’appelle un cinéaste et on n’en croise pas à tous les coins de rues-, le spectacle de l’insécurité était avant tout le spectacle du pouvoir retrouvé des média de donner à voir autre chose que les mêmes lieux communs et autres clichés dont ils se gargarisent habituellement sur l’autel de la proximité de « la majorité des Français ». L’homéostasie publicitaire qu’on peut à juste titre considérer comme le véritable retour de bâton de l’effervescence soixante-huitarde, trouvait son antidote dans ce fait indétrônable qu’on peut d’autant plus facilement filmer la délinquance que celle-ci a pour caractéristique d’être présentée comme essentiellement photogénique. Cela en dit long sur la véritable préoccupation des média en investissant les zones de « non droit » et sur leur besoin quasi structurel de la délinquance. Il ne s’agissait pas seulement de dénoncer un état de fait ; quel que soit son niveau général, la délinquance est toujours un problème pour celui qui en est victime ; mais de montrer que les média avaient le pouvoir de la montrer parce qu’elle était plastique. Du même coup, c’est le pouvoir des images qui s’en trouvait réhabilité… Certes le quotient de l’opération consistait à décrire le pays comme en proie à une menace intolérable que représentaient les teenagers maghrébins en survêtement Tachini, mais ce qui au fond faisait symptôme, c’était cette réalité du racisme qui, Lacan l’annonça il y a bien longtemps, consiste avant tout à accuser les faibles de jouir à la place de forts.
Pourtant, à bien des égards, le ministre se veut exemplaire sur la question du racisme. Il n’hésite pas à réclamer dans des configurations à géométries variables au gré des saisons, l’instauration d’une discrimination positive. Non pas en ce qu’elle ait jamais produit quoique ce soit de sensible, mais en tant que le racisme est selon lui « une réalité » qu’on occulte trop souvent à son goût irréfragable pour la vérité nue. Pourtant lorsqu’un ancien nouveau philosophe à la dérive expliqua à propos des mêmes émeutes dans une interview à Haaretz que « la haine des noirs est encore plus grande que celle des Arabes », il ne fallut que trois jours à notre héros de « l’avoir-l’airitude » pour tirer son chapeau à M. Finkielkraut qualifié sans rire d’un « des plus grands philosophes français actuels. » Que TF1 qui est la chaîne de télévision la plus regardée en France et en Europe soit la propriété de son « meilleur ami », M. Martin Bouygues et, accessoirement, la seule chaîne zéro Arabe et pratiquement zéro noir dont certains des dirigeants tiennent parfois des propos ouvertement racistes – comme l’indécrottable Charles Villeneuve qui nous expliqua au moment de la guerre du golfe N° 1 que c’était « la guerre du monde civilisé contre les Arabes »- ne semble finalement guère intéresser les média pourtant forts capables de dénoncer le racisme dans certaines circonstances – comme à l’entrée des boîtes de nuit par exemple-. Mais ce serait alors s’en prendre à une baronnie fort puissante dans l’hexagone face à laquelle on préfère s’abstenir d’ouvrir des dossiers trop compromettants comme celui du rôle joué par cette chaîne dans la diffusion des idées racistes en pleine expansion dans le pays.
Imagine-t-on seulement qu’une bande de teenagers maghrébins se fussent présentés devant feu la Commission Nationale de la Communication et de Libertés armés d’un dossier pour le reprise de TF1 privatisée où ils n’auraient juré que par leur noble souci du « mieux disant culturel » ; et qu’une fois la chaîne attribuée à leur projet soutenu financièrement par « un mec que tu connais pas », ils nous expliquent, bravaches, qu’eux ne sont là que pour l’argent, que « pour la culture, il y a le service public, » et que leur travail consiste à « vendre du temps de cerveau disponible aux annonceurs » ? Imagine-t-on alors seulement la teneur des éditoriaux que la presse conservatrice aurait consacré aux règles de la République foulées aux pieds ? Ne serait-ce pas là une question qui mériterait réflexion si on voulait seulement interroger la notion même de contemporanéité dans la délinquance ? Non il vaut mieux s’interroger sur les jeunes qui, décidément, ne respectent plus rien.

Mais le chef d’œuvre de la communication sarkozyenne réside sans nul doute dans sa posture de défenseur du travail. L’idéologie néo-libérale, au cœur du projet politique de la plupart des gouvernements conservateurs depuis trente ans en Occident, pose comme principe de base que le travail n’est plus une valeur comme Adam Smith, le père du libéralisme, ou Karl Marx l’avaient théorisé, mais un simple bien qui s’échange sur un marché selon la loi de l’offre et de la demande. Dés lors le chômage n’est dû qu’à une interférence des pouvoirs publics dans la libre négociation des salaires et des conditions de travail entre employeurs et employés. Le saut peut sembler minime, mais depuis l’apparition du chômage de masse en Occident, on a vu apparaître toute une série de glissements dans la conception du travail que nous avons, et qui ont commencé dans les années quatre-vingt avec l’émergence de « la culture d’entreprise ». Derrière ce concept fumeux ne réside qu’un processus de réidéologisation du travail qui cesse d’être une activité productive – qui marche à l’identification- pour s’inscrire dans un phénomène social plus vaste, où l’employé n’est plus seulement supposé loyal envers les intérêts de sa firme, mais finalement solidaire des impératifs de ses dirigeants. La culture d’entreprise qui a fait son lit sur le chômage de masse a relégué le travail au rang d’une morne nécessité polluée par les « archaïsmes » des syndicats de gauche. Il n’est pas besoin de chercher bien loin aujourd’hui pour trouver, même dans des entreprises dont les dirigeants ne sont pas spécialement autocrates, omnipotents ou fascistes, des salariés qui rasent les murs, acquis qu’ils sont à l’idée que pour faire carrière, la règle d’or c’est de ne pas la ramener. Après tout on pourrait arguer qu’il ne s’agit que d’un retour de bâton consécutif aux excès soixante-huitards. Sauf qu’il y a un point où l’idéologie du travail, si elle interdit tout discours, ne bloque plus seulement les revendications de groupes d’intérêts, mais simplement le discours du travail. En tant que le discours du travail et sa critique sont aussi de la recherche et du développement. C’est aussi par là qu’on repense les habitudes et qu’on crée de nouveaux produits. Les chefs du marketing qui imposent leur loi de l’offre et de la demande en arrivent aussi à considérer toute forme de créativité comme une menace pour le savoir de réserve dont ils croient devoir s’autoriser quant à la réalité de la demande, et qui, vrai ou faux, ne va guère au-delà d’un peu de flair social. M. Sarkozy qui prétend avec un sens du ridicule soudain bien peu affûté qu’il va « permettre à ceux qui veulent travailler plus de gagner plus », ne trahit au fond que son enclavement dans les bantoustans idéologiques de la droite patronale des beaux quartiers. Car avec deux millions et demi de chômeurs, un million de Rmistes et un million et demi de travailleurs à temps partiels contraint, on se demande ce qu’il adviendrait si le ministre décidait un beau matin de se rendre dans une ANPE, même de Neuilly-sur-seine. Et de parler aux gens.
Alors qu’une étude TNS-Sofres révélait au printemps dernier qu’en France, 40 % des salariés refusent de se syndiquer par peur des représailles patronales, le ministre, sans doute bouleversé par une telle étude, fort peu commentée il est vrai, nous explique qu’il va proposer un projet de loi visant à limiter le droit de grève à l’approbation d’un vote de la majorité des salariés d’une entreprise… Il s’agit d’une vieille antienne du patronat qui cherche à tout prix à limiter le droit de grève pour en finir avec une certaine lutte des classes qui, ici, n’oppose plus les possédants aux travailleurs, mais les décideurs aux exécutants. Rendre des comptes sur son modèle social est devenu la hantise du patronat qui ne cesse d’encenser la liberté individuelle d’entreprendre en ignorant les réalités les plus évidentes du « marché du travail ».
De fait le Medef qui s’échine à nous servir de vibrants refrains sur la nécessité de la flexibilité du travail, reste fort peu loquace lorsqu’il s’agit de faire face aux licenciements boursiers qui imposent une liquidation littérale de l’appareil industriel au nom de dogmes économétriques beaucoup moins flexibles quand ils concernent la rémunération des actionnaires. Les différents modèles néo-libéraux qui ont conduit l’essentiel des économies d’Amérique du sud vers la banqueroute dans les années quatre-vingt ont aujourd’hui convergé pour considérer, sans plus de controverse, le travail comme la variable exclusive d’ajustement des crises du capitalisme moderne. La réalité sociale du travail s’est du coup effacée devant la réalité sociale du patronat qui ne raisonne plus qu’en termes de réactivité, taux de marge et profitabilité là où ce qui fonde toute forme de croissance économique, c’est quand même une offre qui crée sa propre demande, c'est-à-dire une offre sur laquelle les technocrates du marketing n’ont par définition que très peu de prise. Même en prenant positivement toutes les hypothèses les plus favorables du libéralisme, la liberté des citoyens ne réside qu’en une certaine capacité à choisir son activité et à jouir d’une certaine liberté de parole sur le travail. La victoire du capitalisme sur le communisme si elle a pu signifier une avancée de la liberté était en fait une victoire à la Pyrrhus dans la mesure où le chantage permanent à la conformité socioculturelle qu’exerce le patronat n’a guère à envier aux idéaux de l’idéologie stalinienne. Le président américain, George W. Bush qui expliquait pendant sa première campagne de 2000 qu’il devrait « y avoir plus de religion à Washington » ne s’y est pas trompé, car la seule religion dont il ait jamais été question, c’était la sienne. La réidéologisation du travail est avant tout un symptôme de la haine du travail qui est devenue la règle du capitalisme moderne. C’est l’autre réalité de la communication sarkozyenne, une machine de guerre contre l’humanité au travail. Le vrai conservatisme, c’est cela.

François GERALD

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