jeudi, septembre 07, 2006

Les gosses de Cana



À voir la foison d’éditoriaux qui fleurissent dans les pages « Opinions » des journaux du monde entier sur la guerre au Liban, on ne peut être que frappé par le peu de prise sur le réel qu’ils semblent avoir. Les uns justifient les crimes d’Israël, les autres ignorent ceux du Hezbollah, et, au-delà des prises de parti légitimes et des informations injustement ignorées, apparaît une dimension par où il est clair que ce conflit est tout simplement insoluble.

Si on se force en effet à faire un temps abstraction de la qualité des belligérants, on constate que la réalité militaire qui fait qu’un pays est bombardé sporadiquement par des groupes clandestins réfugiés parmi la population civile est déjà inextricable en soi. On pourrait tourner et retourner la situation dans tous les sens, même en imaginant une armée libanaise un petit peu mieux équipée et un peu plus offensive, la mise hors d’état de nuire du Hezbollah serait nécessairement une affaire de mois plutôt que de semaines. Dès lors la stratégie israélienne de subsidiarité visant à bombarder des positions supposées du Hezbollah en espérant que, dans le tas, il en figure bien un ou deux relève effectivement d’une stratégie de destruction massive d’un pays ou d’une région entière. Pas un pays dans le monde n’arrivera jamais à ses fins en pareilles circonstances avec une telle stratégie.
 
Ce n’est pas de l’idéologie, c’est un fait qui veut que les gens réfugiés dans des caves qui en sortent uniquement pour balancer des missiles ne puissent être délogés à distance. Au demeurant, à regarder les photos publiées de certains quartiers de Beyrouth, on objectera facilement que si stratégie il y avait, le résultat s’apparente essentiellement à ce qui se tînt à Dresde en 1945. Ce qui clôt le débat. De plus il n’est pas besoin d’être grand clerc pour deviner, qu’à terme, les sponsors du Hezbollah que sont la Syrie et l’Iran trouveront certainement le moyen de les équiper en projectiles de portée encore supérieure, ce qui lui permettra d’atteindre à peu près n’importe quel point du territoire israélien.
 

Plus surprenante encore, semble être la stratégie du Hezbollah. Excepté la minuscule enclave des fermes de Chebaa, le différend territorial avec Israël est quasi nul et la perspective de les voir s’attaquer territorialement à ce que le président iranien a qualifié « d’entité sioniste usurpatrice » (sic) n’est même pas un fantasme. Son chef, M. Nasrallah, affirme qu’il s’agit de « montrer à Israël que [notre] sang a un prix ». Faut-il en conclure qu’un état hébreu résolu à un pacifisme démonstratif recueillerait son assentiment ? Il est permis d’en douter. Néanmoins en voyant cette guerre impossible prendre place on ne peut s’empêcher de faire le lien avec l’évacuation des colonies de Gaza qui eurent lieu l’été dernier.

Là aussi en effet, les colons essuyaient des tirs réguliers de roquettes tirées depuis des positions palestiniennes conjuguées à des attaques à pied de militants armés. L’évacuation des colonies aurait donc pu signifier l’intention par Israël de réintégrer la légalité internationale et constituer un pas décisif vers la paix. Or pas même trois semaines après la fin des opérations d’évacuation, le Premier ministre Sharon annonça dans un silence écrasant et pusillanime de la diplomatie mondiale, qu’Israël allait « continuer étendre et renforcer la colonisation en Cisjordanie ». Dès lors il était clair que ce retrait n’était qu’une décision militaire motivée par le coût humain et financier d’une occupation regroupant huit mille colons israéliens au milieu d’un million de Gazaouites. Et que, pour les Palestiniens, la seule politique qui vaille avec Israël, devait être celle du maximum de sang. On sait les conséquences électorales qui s’ensuivirent et l’affirmation haut et fort qu’Israël ne négocierait pas avec le Hamas, pourtant élu démocratiquement, ne peut que faire sourire quand on sait qu’Israël a toujours rejeté les appels à la négociation lancés par Yasser Arafat ou Mahmoud Abbas, représentants légaux de la volonté populaire palestinienne. C’est qu’en somme, Israël aurait voulu que les Palestiniens démilitarisent les groupes armés, élisent des représentants qui eurent l’avantage de leur convenir (et encore, Shimon Peres lui-même ne faisait-il pas encore récemment l’éloge « du sens des responsabilités » de Mahmoud Abbas ?), le tout, peccadilles, alors que la colonisation des terres palestiniennes suivrait son cours…

On peut là aussi sourire à une telle perspective où notre toute jeune Europe a été fidèle à un vieux fantasme ethnocentrique qui veut que dans ce conflit il y ait d’un côté Israël c'est-à-dire la civilisation et de l’autre, les Arabes, mais au-delà, c’est à la prise en otage d’un processus de paix par les bellicistes des deux camps qui y trouve son apogée. Si Arafat et Rabin ont eu le courage de signer les accords dits d’Oslo qui prévoyaient la reconnaissance d’Israël par les Palestiniens et le droit pour ceux-ci à un état souverain, c’est qu’au-delà des blessures de l’Histoire, les deux hommes avaient compris qu’un morceau de réel viendrait inexorablement obstruer toute tentative de règlement militaire du conflit. Ou pour reprendre le point de vue de Rabin, qu’il ne pourrait y avoir que « deux vainqueurs ou deux vaincus à cette guerre ». C’est une politique de renoncement à un idéal. L’idéal d’un état d’Israël illégitime en cette terre pour les Palestiniens, l’idéal du grand Israël pour les Israéliens.

Cependant, à peine ces accords furent-ils portés à la connaissance du grand public, qu’on entendit dans un camp comme dans l’autre s’élever les protestations contre cette « trahison » de l’identité nationale. Le likud de MM. Olmert, Sharon et Netanyahou, n’hésita pas à organiser à travers le pays des manifestations où les honnêtes citoyens israéliens étaient invités à défiler derrière des pancartes grimant le Premier ministre d’alors… en officier gestapiste. L’Histoire est passée là-dessus et si on note que, depuis, tous les Premiers ministres israéliens élus furent des opposants à Oslo, la campagne de terreur que le Hamas initia avant et pendant la campagne électorale qui suivit l’assassinat de Rabin par un militant d’extrême droite a de fait joué un rôle décisif dans la défaite de la gauche pacifiste (ou pour le moins pro-Oslo) israélienne. D’un côté comme de l’autre, la pureté identitaire devait servir de viatique à une économie de la haine de l’autre toujours confortable lorsqu’il s’agit de trouver un paravent à ses propres turpitudes, mais qui, pour le coup n’a rien d’Israélo-palestinienne. Qu’on en juge par le narcissisme identitaire hystérique que George Bush a remarquablement instrumentalisé pour justifier son aventure coloniale irakienne, ou bien encore par les 17 % des suffrages obtenus par Jean-Marie Lepen alors que partout en Europe ses congénères fascisants se sentent pousser des ailes. Partout en cette ère globalisée, les racines ont cessé d’être une ressource où l’on se replonge pour revivifier un projet d’avenir pour être élevées au rang d’un idéal que le réel, c’est son travail, n’en finit plus de fissurer. Le prix à payer étant toujours le même avec ces gens qui se croient maître du symbolique, à savoir une dévastation quasi-totale de tout ce qui ressemble à un art de vivre.

Au fond ce qui choque le plus dans cette guerre c’est l’émergence d’un fantasme purement symbolique. Les bombardements israéliens ne servent à rien et ne peuvent même pas être considérés à l’aune du narcissisme des soldats de Tsahal, (même ses officiers doivent de temps en temps avoir l’exigence d’un sentiment du travail bien fait). Ceux du Hezbollah, on l’a vu, n’ont aucun autre objet que d’apparaître sur la carte des menaces crédibles à la sécurité d’Israël. Comme si au fond on assistait à un combat de deux visions symboliques du monde qui se seraient fait face pendant ces dernières semaines tout en s’ignorant royalement et alors que sur le terrain les corps que l’on ramasse en pleurant, en invoquant quel dieu, viennent finir leur parcours dans les colonnes de statistiques nous demandant si 1 000 morts c’est beaucoup ? L’autisme est décidément une valeur à la mode depuis Rain Man, puisque les fantasmes qui se déploient au Sud-Liban actuellement semblent ne plus avoir de comptes à rendre au réel ; comme s’ils en étaient par trop dysharmoniques pour avoir la moindre chance de s’effectuer ici et maintenant, comme s’ils se réduisaient à deux purs pompiérismes indifférents mais complices, confinant les hommes, les femmes et les enfants assassinés à des collatéralités aléatoires et insignifiantes.

Dans sa croisade pour « les valeurs », c'est-à-dire les siennes, le Président Bush peut aujourd’hui s’enorgueillir d’avoir remporté une bataille inespérée contre celles véhiculées par Mai 68 et le peace and love du Flower Power, car ce qui fait symptôme dans ce conflit sans objet où la totale désinhibition des militaires israéliens semble s’efforcer de rendre hommage à l’apolitisme fou des attentats suicide palestiniens, c’est bel et bien la victoire du militaire. Sur les civils. Chapeau messieurs.

Copyright François GÉRALD

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