mercredi, novembre 09, 2005

Sarkozystes et demi




Vus depuis les titres de la presse étrangère, les événements des dix derniers jours semblent d’une gravité extrême. Certains n’hésiteraient même pas à dissuader leurs compatriotes de visiter Paris ou à tout le moins ses banlieues défavorisées. Curieusement cependant, la classe politique française reste incroyablement atone. Verts et communistes ont bien demandé la démission du ministre de l’Intérieur, mais le contenu même des discours est étonnamment convenu. Comme si ce qui frappait dans ces incendies et déprédations était qu’ils échappaient au registre habituel du langage politique. Il fait maintenant parti des lieux communs du dit débat de considérer que les hommes et femmes politiques français sont de plus en plus déconnectés du réel. Ce qui est une illusion d’optique. Si on excepte certains extrêmes, à considérer Mme Buffet ou M. de Villepin en passant par M. Bayrou ou M. Hollande, quels que soient leurs a priori idéologiques, ils me paraissent fonder leur discours sur une fréquentation relativement concrète du pays réel. Ce qui fait défaut c’est le sens qu’on pourrait donner à cette révolte, qui n’en a apparemment pas, sur quoi le politique pourrait agir.

La question est donc plutôt de savoir de quoi il retourne en terme de discours chez les jeunes qui incendient force véhicules et moult écoles. À les entendre, le ministre de l’Intérieur leur aurait manqué de « respect ». On ne peut les blâmer sur ce point tant parait choquante la récente sortie du ministre à Argenteuil qui n’hésita pas à insulter des jeunes qui le huaient aux cris de « Sarkozy aux chiottes », pour les plus polis. Certes certains d’entre eux enchaînèrent sur des jets de cannettes et divers autres projectiles ce qui n’est guère dans l’esprit républicain, mais il ne fait pas de doute que les jeunes qui étaient là ce soir-là n’étaient pas venus pour protéger je ne sais quel trafic ni quelle maffia. L’enjeu était de dire au ministre qu’ils ne l’aimaient pas. En représentation permanente, M. Sarkozy ne lésina pas sur les amalgames et les traita de « racailles ». Comme si manifester contre le maire de Neuilly-sur-Seine était devenu ailleurs que dans son plan de communication un crime de lèse-majesté. Pourtant là encore, je ne crois pas qu’il faille surestimer l’événement. D’abord parce que le ministre se conduisit finalement comme un vulgaire publicitaire prêt à tout pour vendre son barnum, ensuite parce que ces jeunes sont trop dépolitisés pour se braquer unanimement sur une déclaration parmi tant d’autres. La vie est difficile dans les banlieues françaises mais elle est aujourd’hui objectivement difficile pour l’immense majorité de la population. Si c’était vraiment une question politique il me paraît évident que ces jeunes qui ne sont pas des imbéciles et qui n’ont rien d’autre que leur révolte se seraient politisés d’une façon ou d’une autre.

La raison de cette explosion de violence trouve à mon sens au moins autant son origine dans la dernière élection présidentielle où le candidat Jacques Chirac, fort dépourvu tant sur le plan programmatique que sur le plan de la critique de son Premier ministre qui pouvait se targuer d’une baisse sans précédent du chômage, n’hésita pas à enfourcher la dangereuse dialectique paranoïaque de l’insécurité-partout-tout-le-temps. S’il est vrai qu’un candidat ne peut à lui seul fixer les termes du débat public, il se trouve qu’il trouva un appui vif et enjoué de la plupart des médias, TF1 en tête. À cette époque il sembla tout à coup que la France était non pas un pays en guerre mais un pays qui refusait la guerre contre ses délinquants. Le problème est que les délinquants, les vrais, sont d’une part relativement réticents à se laisser filmer et d’autre part relativement hétérogènes entre eux, en un mot peu photogéniques. Les chaînes de télé qui fonctionnent à la part de marché c'est-à-dire à l’opinion majoritaire n’hésitèrent devant aucun amalgame pour dresser du pays le tableau d’un royaume dont la patriotique prospérité se trouvait menacée par rien de moins que les Arabes en survêtement. Devenu ministre M. Sarkozy dont l’amitié avec les propriétaires de la chaîne du « mieux disant culturel » n’est pas un secret embraya donc sur cette rhétorique qui pour être totalement à côté de la plaque n’en comporte pas moins une certaine efficacité. Là où M. Vaillant essayait de traiter les problèmes avec discernement pour, via la police de proximité, apporter des réponses concrètes aux problèmes réels, M. Sarkozy communiquerait avec des Flash-ball et des dispositifs bureaucratiques comme les GIR. Une réelle politique de lutte contre la délinquance, outre qu’elle se doit d’être avant tout modeste vue la nature du problème, ne peut faire l’économie d’un minimum de raison. Raison qui fait que les problèmes de Bondy n’ont pas à avoir quoique ce soit de commun avec ceux de Montfermeil ou ceux du seizième arrondissement de Paris. Mais quand on travaille pour ce que les marxistes appelleraient la superstructure, c'est-à-dire la dimension fédératrice des médias, il était prévisible sinon voulu que cette dimension prît une valeur synonyme d’amalgame. Subitement, par la magie de la télévision, on entreprit donc de nous faire croire que la délinquance était un spectacle photogénique… À quoi on objectera la récente sortie du préfet des Hauts-de-Seine s’étonnant que les cités qui étaient les plus touchées par le trafic de drogue étaient aussi les plus calmes… Il n’était qu’à voir après les premiers incidents le ministre vitupérer contre ceux qui « refusent d’admettre qu’il convient de vivre de son travail » pour se demander si M. Sarkozy avait ne serait-ce qu’un tout petit peu idée de ce que c’est qu’une banlieue aujourd’hui. Ceci pour donner un contenu à la différence qu’on peut trouver entre l’action politique et le spectacle.

Mais cette situation a aussi des antécédents historiques plus profonds. Pour Freud et Lacan, le propre de l’être de langage est de vivre dans la division. Politiquement, au vingtième siècle cette division se fit entre marxisme et capitalisme. Pendant longtemps on nous expliqua que les inconvénients du capitalisme étaient objectifs mais qu’ils valaient mieux que ceux du communisme. À la chute de celui-ci, il convint donc de trouver un autre objet de refoulement, ce fut le ghetto des banlieues. Y compris dans certains discours humanistes de gauche, la banlieue était devenue le rebut de la société moderne, là où la critique du capitalisme pouvait ingénument se ressourcer. Parallèlement, le capitalisme se mit à promouvoir une nouvelle idéologie mariant arrivisme « décomplexé » et nouveaux signes extérieurs de richesse avec comme nouvel hymne : l’argent facile. Dès lors le refoulé de ce néocapitalisme avait un nouveau nom : le pauvre, le sale, l’Arabe. Les entrepreneurs d’aujourd’hui auraient sans doute beaucoup à dire sur cette idéologie de l’argent facile qui n’est au fond que le déni du principe de réalité industrielle par où les taux de rentabilité espèrent pouvoir se raidir à mesure que l’emploi se réduit, mais il ne fait pas de doute qu’en termes culturels la génération spontanée du Moi vainqueur et autosatisfait est aujourd’hui devenue totalement dominante. Le pauvre n’est plus seulement celui qui se débat avec le réel là où les autres sont censés avoir « réussi », il est aussi le déchet nécessaire qui vient contrebalancer le mirage d’un idéal écologique autonomisé de satisfaction puritaine et universelle. À ce titre la notion même de politique de la ville semble relativement inopérante dans la mesure où précisément ce qui dérange ces jeunes c’est le consensus social partagé, bien au-delà des clivages droite gauche, qu’ils représentent l’ultime rebut de la société. Or comme contrairement à ce que croient certains la crise économique ne touche pas que les banlieues mais bien au-delà toute la société française, la notion même de mobilité sociale se referme sur ceux à qui à elle assigne une fonction de refoulé. Si on ajoute à cela une idéologie néolibérale qui a répudié la valeur travail pour restaurer les vieilles lunes de l’homo-oeconomicus c'est-à-dire une conception qui dénie au travail toute autre valeur que celle marginaliste du marché de l’offre et de la demande, on se retrouve dans un monde où le patronat impose via un chantage récurrent à la conformité socio culturelle sa « culture d’entreprise », c'est-à-dire sa ré-idéologisation du travail. Et on obtient des jeunes qui voguent de stages bidons en emplois précaires au nom de leur faciès (combien d’Arabes sur l’antenne de TF1 ?), qui subissent les lubies parfois délirantes d’un patronat à qui plus personne ne s’oppose dans un espace social de type néostalinien, pour finir leur journée devant la porte d’entrée de boîtes de nuit où là encore, « ça va peut-être pas le faire ».

C’est une pensée peu populaire à gauche mais le capitalisme a toujours eu au moins un grand avantage, celui de laisser en principe les gens libres de leur destin. Or dans un pays où la raréfaction du travail est aussi aiguë, cette liberté est devenue un chiffon de papier et la France une immense prison dont les murs sont les vastes courants d’airs qui s’engouffrent entre les tours des cités HLM. Quand le patronat s’oppose aux 35 heures en arguant de la dignité du travail pour la personne humaine on aimerait qu’ils s’appliquent la formule aux moments d’organiser les licenciements boursiers. Là où Mme Laguiller demande l’interdiction des licenciements pour les entreprises qui font des bénéfices, une société qui croirait en la valeur émancipatrice du travail devrait appliquer cette mesure sans qu’il y ait besoin de la moindre loi. Libéralement. Personne ne l’envisage sérieusement.

La France n’est pas un pays raciste, mais un pays où la valeur cardinale est comme partout en Occident jouir d’être Un. Autre héritage de la chute du mur, il n’est plus une semaine sans qu’on nous abreuve d’éditoriaux fustigeant les vieilles idéologies des vieux clivages droite gauche. D’une société clivée horizontalement entre les idéologies on est passé à une société verticale où la seule valeur est l’argent. Dès lors tous les plans d’urgence n’y feront rien, il y aura toujours des défavorisés que seul un minimum de mobilité sociale c’est-à-dire d’opportunités de participer à la production en y gagnant sa vie en fonction de ses capacités pourra rendre vivable ce qui ne veut pas dire juste. On en est loin. La fadeur des débats politiques et la paresse journalistique promeuvent au détriment de tout le reste les combats de pouvoir pour le pouvoir. Dans ce jeu-là il n’est nul besoin d’être grand clerc pour deviner que ces jeunes ne sont pas prêts d’avoir leur place. Car vient un temps où, sous les coups de boutoir du toujours plus capitaliste, jouir d’être Un ne suffit plus et où il faut passer au stade supérieur, à savoir liquider les restes. Sans remonter jusqu’à Auschwitz où le terme de musulman désignait ceux des prisonniers qui avaient abdiqué toute résistance devant leur propre déchéance, il convient peut-être de s’interroger sur les images que nous voulons voir de nous-mêmes. C'est-à-dire d’abord si ces jeunes font parti de nous-mêmes. Question à laquelle M. Sarkozy a répondu de façon provocatrice mais efficace.

Les jeunes des cités ne demandent pas qu’on donne la légion d’honneur à MC Solaar ou NTM, pas plus qu’ils ne demandent qu’on leur dresse un portrait flatteur d’eux-mêmes. Ce qu’ils demandent c’est un portrait représentatif d’une certaine réalité. C'est-à-dire aussi un peu d’air pour se regarder dans la glace et constater que la valeur c’est aussi subjectif. C’est la condition de toute possibilité de justice. Cela veut dire des points de vue qui s’expriment dans la diversité et avec une certaine modération. Toutes choses que les médias à l’heure des chaussures de M. Dumas ou des tickets d’autoroute de M. Tapie ont largement répudié. Eux aussi au nom du plus de jouir journalistique et de l’urgence du conformisme de masse. Et au-delà de l’idéologie nauséabonde de média comme TF1 (« ce n’est pas nous qui sommes de droite, c’est le réel. »), il convient de s’interroger sur ce qui pourra, une fois l’orage passé, demeurer de ces événements.
J’ai pour ma part bien peur que rien ne subsiste. Si ce n’est de la communication. Les jeunes qui brûlent des voitures savent pertinemment qu’il n’y a aucun destin politique à leurs actions. Pourtant ils le font quand même. C’est que l’enjeu consiste simplement à défier Sarkozy et à trouver leur place dans le paysage de manière positive. Non pas que ce soit positif d’incendier des voitures mais que là au moins on parle d’eux pour ce qu’ils font vraiment, les destructions sont un fait objectif sur lequel le consensus bourgeois ou pas qui les discrimine ne peut rien. Et la communication comme dit Jean-Luc Godard si ça marche dans un sens, ça marche dans l’autre. Ce n’est donc rien moins que leur place sur la carte du monde qu’ils jouent. Mais comme pour leur « ennemi », ce n’est que de la communication… Hélas pour eux.


Copyright François GÉRALD

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