samedi, août 13, 2005

Monsieur ou Madame Smith




Soit un des couples les plus hot du moment. Soit un thérapeute pour couple, spécialité typiquement US s’il en est, mais fort pratique pour faire entrer des questions innocentes du genre : " Évaluez votre relation sexuelle entre un et dix. " Soit enfin des scénaristes trop paresseux pour confier à ce petit monde d’autre destin que celui de dézinguer force perdreaux et moult caves (sur commande uniquement). Secouez, mélangez. Vous obtiendrez au mieux une comédie ronflante et presque efficace quoique sobrement servie par sa réalisatrice. 
Car pour le reste, pour ce qu’Hollywood il y a encore vingt ans aurait désossé d’une comédie de mœurs délurée, le spectacle auquel nous sommes conviés, outre que les acteurs eux-mêmes semblent réticents à seulement faire semblant d’y croire, est d’une remarquable désolation. C’est qu’outre le fait d’être tueurs à gages, John et Jane Smith ont également en commun d’ignorer parfaitement la nature réelle de l’activité de l’autre. Le film s’articule donc sur cette levée du secret qui semble obséder le plus grandement la culture américaine contemporaine. Sauf qu’en l’occurrence, les deux tourtereaux, en apprenant qu’ils étaient rivaux sur " un coup ", plutôt que de joindre leurs forces, vont décider de se montrer fidèles à la " déontologie " maison qui veut que quiconque vous a identifié soit illico repassé comme on aurait dit chez Audiard. 

Premier coup de théâtre donc par où il s’avère que John et Jane Smith, plutôt qu’un couple à problèmes, est avant tout un couple d’étrangers. De fait, il faudra pas moins d’une demi-heure de sévère baston pour que les deux se rabibochent et réenjambent les flèches de cupidon sur lesquelles se fondait leur union. Mais c’était sans compter avec leurs employeurs respectifs qui ne l’entendent pas de cette oreille (on se demande bien pourquoi ?) et vont mettre à leur trousse la plus implacable armée de tueurs inefficaces qu’il soit possible de concevoir. Qu’importe ! un peu d’action fait frissonner l’échine de notre héros qui de retour chez le psy poussera le zèle devant sa compagne jusqu’à réclamer que la question " sur le sexe " soit reposée à laquelle, cette fois, il répondra par un dix visiblement satisfait. 

Comme si au fond, l’incommunicabilité du début qui tourna vite en une radicale étrangeté n’était que l’élément de décor d’une problématique beaucoup plus triviale et philosophiquement moins retorse puisqu’évaluable entre un et dix donc. Si ce film ressemble furieusement à un pur fantasme masculin (ne cherchez pas, vous n’y trouverez strictement rien sur ce qui fait un couple, sur ce qui passe ou pas de l’un à l’autre), ce qui choque le plus n’est pas tant le rôle dévolu à Jane (bien sous tous rapports), que le sentiment qu’elle n’est au fond là que pour justifier le fantasme du petit mâle américain en mal d’aventures pour épicer son quotidien. Mais ce politiquement correct du personnage de Jane est à double tranchant puisqu’en fait dans l’économie du scénario, plus qu’un personnage, elle est essentiellement une présence féminine. Et c’est là où cette comédie perd de son insignifiance. Car ce qui devient franchement inquiétant est cette façon qu’elle a de déployer le fantasme du mâle US comme un horizon non négociable, où la fonction de décors de l’autre (pas seulement des femmes) est en somme naturelle. Comme la fiction d’un homo-egomane qui chercherait avant tout, dans un vertigineux abîme narcissique, à croire en le bien fondé de ses fantasmes. Aux dépens des autres, aux dépens du réel. Mais là il est vrai on n’est plus du tout dans la comédie.

Copyright François GÉRALD

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