vendredi, juin 10, 2005

Du film Babouche



Inventer une typologie originale pour chaque nouveau mauvais film que l’on voit devrait être un sport national. Au moins pour les cinéphiles. À ce titre, Anthony Zimmer, en s’ouvrant sur la démarche chaloupée qu’étrenne sur le parquet du Train bleu une Sophie Marceau qu’on devine un brin menaçante, mériterait d’inaugurer celle des films qu’on est content de voir commencer. Pourtant, si filmer en plans rapprochés une paire de gambettes féminines montées sur escarpins dans un décor luxueux a de quoi susciter les fantasmes les plus torrides, très vite, hélas, on comprend que le pari filmique du fétichisme (la partie pour le tout) ne sera pas tenu. Et qu’au fil du rasoir de la remontée de jarretière se substituera la bureaucratique litanie du scénario-CNC (assez carré à première vue mais en fait plus soucieux de crédibilité que de rebondissements, et, partant, totalement justificatoire ou idéologique).


Car si on se demandait filmiquement un fétichiste à quoi ça ressemble, nul ne doute que la réponse viendrait aussi cinglante qu’unanime : à rien. Le propre du fétichisme consiste en effet précisément à hyper scénariser le moindre bout de réel dans l’espoir de faire transiter la libido du fétiche vers le phallus. Pour autant s’il ne fait nul doute au niveau psychologique que le fétichiste se trompe, il n’est pas pour autant sûr qu’il ait tort. Le problème est ici que ce scénario du fétichisme ne peut se permettre, lui, d’écart avec son centre et qu’une fois la machine enclenchée, il faut suivre la libido jusque dans les méandres les plus reculés ou surprenants auxquels les protagonistes nous invitent. Il y faut au moins un Bunuel pour lancer ce genre de convois à travers les plaines du conformisme de nos sociétés en prenant un malin plaisir non seulement à faire dérailler l’attelage mais, plutôt que d’arrêter les machines, en profiter pour les faire redoubler de cadence là où le bon sens voudrait les faire au moins un peu pédaler dans le vide au passage du garde-barrière en l’occurrence grimé en père, prof, dieu, Sollers, mec qui dit qu’il connaît super bien Djamel Debbouze.


Toutes ces questions au demeurant ne sont guère cinématographiques à une exception près : le scénario. Quand on sait la crise que traverse le scénario, français au début puis mondial finalement, on comprend vite l’intérêt que peut représenter pour un cinéaste de s’emparer de cette question du fétiche qui fondamentalement est celle du hic et nunc de la caméra ou autrement dit de la vérité du regard. Sauf que très vite plutôt que de suivre les protagonistes dans les arcanes de leur psyché libidineuse, notre esquif s’échoue sur les clichés les plus prévisibles. Ainsi si Sophie Marceau en grande bourgeoise fatale, représente un de fantasmes les plus éculés du cinéma grand bourgeois hexagonal voire mondial, c’est faire un peu vite un sort des stigmates de la cité populaire d’où elle s’est extraite il y a 25 ans, et qui font d’elle aujourd’hui selon moi, l’une des rares actrices françaises à avoir une conscience de classe dans son sourire. Certes il est des extractions qui connaissent des succès dans la bourgeoisie, mais SM ferait à mon sens assurément plus l’affaire dans le rôle d’une bourgeoise insatisfaite que dans celui d’une héroïne Hitchcockienne. Insatisfaite socialement, j’en conviens. 

Car à n’en pas douter SM est la vraie héroïne du film. Non pas que son rôle d’espionne ambiguë soit un tant soit peu intriguant, en fait on n’en a très vite plus rien à foutre, mais en tant que derrière l’espionne, gît celui de la ménagère de moins de 50 ans, ici dotée d’une caractéristique pour le moins commune en la matière : la véritable fée du logis. Ainsi, quand après avoir alpagué Yvan Attal dans le TGV, elle l’invite, modeste traducteur, dans un de ces palaces qui font rêver les jeunes filles un peu niaises et les documentaires pour chaînes télés en mal de remplir leurs quotas, c’est à la découverte d’un nouvel idéal du moi que notre héros est convié. Véritable scène primitive du film, la découverte par YA de la déco intérieure dudit palace relève assurément des meilleurs pages de Relais et Châteaux, estimable publication s’il en est. En fait, sur le coup on en vient à regretter qu’un improbable M. Propre ne débarque pas impromptu pour nous débiter un argumentaire de réclame un brin braillarde qui décoincerait le paysage parce que pour le coup c’est nous qui nous sentons carrément niais dans les odeurs feutrées de Breeze lavande-rien du tout du Gaumont Parnasse.


En fait de M. Propre, le scénario n’enverra qu’un ancien agent de KGB aussi chauve que notre icône est publicitaire mais au moins aussi maladroit qu’un footballeur du PSG (saison 2004-2005, prions !), et auquel il n’aura, donc aucun mérite à échapper malgré un filmage assez énergique sachons-lui en gré. La chute, puisque chute il y aura, surgit alors que YA vient d’échapper à la mort, et qu’on se demande toujours qui est donc cet Anthony. Les fans de Usual Suspects auront deviné : le pauvre petit innocent traducteur n’est autre que le grand ordonnateur de sa propre conspiration destinée à lui permettre de rentrer dans le rang de l’anonymat. Mais ce n’est pas tout comme dans les contes de fées il y a aussi une histoire d’amour entre SM et YA donc par où celui-ci pour conquérir ou reconquérir le cœur de celle-là officiellement agent des douanes, n’hésite pas à livrer aux policiers le carnet de comptes où sa fortune illégalement amassée gît penaude (15 m€ quand même).


Vient alors un temps pour comprendre que cet AZ ne se meut que par son économie du décor, puisque le vrai scénario, la bluette romantique, est resté bien à l’abri des péripéties espionnes délivrant finalement en dernier ressort le secret de son motif la sincérité de son héros. Comme s’il fallait compenser, un peu à la manière de Usual Suspects aussi dont le nom du héros Keyser Söze veut dire, en gros, maître du langage, AZ a un message chiffré dans son titre (die Zimmer en allemand signifie la chambre), ce qui dans ce film dû à un certain Jérôme Lasalle n’est pas vraiment non plus innocent. Un film biographie diront certains, un film d’auteurs appuieront d’autres, moi je dirai un film d’ôteur.


Copyright François GÉRALD


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