lundi, décembre 13, 2004

Steven, téléphone, maison

 
La Liste de Schindler 

Si la pré digestion publicitaire d'un film est devenue un rituel auquel il semble de plus en plus difficile d'échapper, peu de films peuvent se targuer d'avoir bénéficié d'une campagne aussi efficace que celle qui précéda la sortie de "La Liste de Schindler".
Rarement en effet les médias n’auront été aussi prompts à véhiculer, en deçà de la campagne publicitaire proprement dite, l'idée qu'on avait affaire à un bon film (Spielberg) et qui plus est du coté du Bien (contre l'oubli et le négationnisme).
Pourtant derrière cet unanimisme un peu trop pompeux et obligatoire pour être un tant soit peu cinéphile, l'idée d'un Spielberg en mal d'Oscars devenu enfin sérieux était plus inquiétante et on pouvait s'interroger sur le nombre de pièges que l'auteur de E.T. croiserait sur sa route tant entre sentimentalisme et reconstitution historique non moins obscène, sa marge de manoeuvre semblait étroite.
Pourtant dés les premières minutes du film ces réserves étaient levées : loin d'être un héros visionnaire, Oskar Schindler est un personnage aussi singulier qu'opportuniste et dont l'itinéraire le mènera de la dépolitisation avancée qu'il partage avec les Nazis à la prise de conscience de sa coupable qualité d'Allemand dans l'Histoire. Et la plus grande beauté du film réside sans doute dans cette façon qu'il a de traverser les évènements en ne considérant la morale que du point de vue de son expérience personnelle : le sentiment humaniste qui finira par le gagner est moins cet à priori béat renvoyant dos à dos les idéologies sur l'autel de leurs impuissances qu'un supplément d'être que lui impose, in fine , sa rencontre avec l'Histoire. Bien qu'étranger à tout ce qui touche de près ou de loin à un "sens" de l'Histoire, il n'en demeure pas moins capable de porter sur sa trajectoire d'industriel un regard d'une lucidité cinglante "La différence entre la réussite et l'échec, c'est la guerre." Personnage symétrique de l'Ami Américain de Wenders, Schindler est l'ultime figure du self made man qu'Holliwood a produit avant de lui préférer les débiles légers ou non victimes-de-la-société-mais-qui-souffrent-pas-trop-ou-alors-hors-champ-SVP (tel le Riefenstahlien Forrest Gump). Du coup, au-delà de son intention proclamée d'éclairer les écoliers américains, la prise de conscience si elle devait avoir lieu, renverrait l'Amérique à l'image de sa propre germanisation comme facteur déclenchant de son entrée en guerre, à l'idée qu'il n'y a pas plus anti-américain que les americains.
Pourtant à la façon dont ce film se veut du coté du Bien, on en vient , comme souvent en pareil cas, à se demander si ce n'est pas plutôt le pire qu'il cotoie. Car en adjoignant à son film un documentaire sur les survivants sauvés par Schindler, Spielberg bascule dans une logique terrifiante. Une telle documentarisation in-extremis, en prononcant aussi hardiment le divorce entre documentaire et fiction, semble oublier combien celle-ci reste avant tout de l'ordre du fantasme. Si cette conclusion en forme de fétiche de réel est censée clore définitivement le "débat" négationniste, elle crédite du même coup l'hypothèse que l'imaginaire' puisse être à priori du coté du Bien ou du Mal ou pour paraphraser Lacan que l'imaginaire serait assuré dans sa concaténation purement réelle. Or cette hypothèse est la pierre angulaire de tous les discours totalitaires qui y fondent leur droit de cuissage sur tout ce qui touche au symbolique. Le cinéma comme art du temps ne tolère des reconstitutions historiques que ce qui y arrive pour "la première fois", le reste n'est que décors, haute couture et grimmaçologie de reality show. Un film au destin aussi scellé est dés lors moins de l'ordre d'une oeuvre d'art que de celui d'un produit de communication qui tel un signal informatique n'a plus qu'à être reçu ou non.
On pourra s'étonner qu'un cinéaste aussi au fait du monde de l'enfance ait à ce point oublié combien les discours édifiants passaient toujours à coté de leur cible, mais il reste qu'un tel film qui n'exige ni ne permet aucun discours critique, ne laisse d'autre choix au spectateur que de renouer avec un processus primaire d'identification au personnage de Schindler et de regretter en sortant de la salle qu'il n'ait pas pu sauver plus de onze cent juifs.
Oui mais lui aussi oubliait.
François GERALD

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